Requiem pour un Zab
L'Avventure est terminée

La tentative de suicide ayant réussie, Zabriskie Point entre de plain-pied, et sans controverse possible, dans la légende du Punk Rock. Que voulez-vous, on écrit pas "Le mur est tombé, nous le reconstruirons" impunément.

A l'instar d’un Prévert, avec qui ils ont beaucoup plus de points communs qu'avec un Brassens par exemple, on étudiera Zabriskie Point à l'école. Ca ne fait aucun doute. Quel plaisir d'imaginer une classe de jeunes gavés de techno en train de plancher sur des sujets tels que "Le morceau "Lutte des classes" est-il l'expression ouverte d'une appartenance politique, une sorte de coming out communiste, ou bien une simple provocation cynique comme le milieu rock français de tendance alternative en a tant connu ?". Comme à son habitude l'étude scolaire brouillera le contenu véritable en s'égarant de fausses pistes en vraies impasses. Mais qu'importe, car l’important sera d’avoir réussi à infiltrer le milieu scolaire, ouvrant à la fois de nouveaux horizons et la porte du punk à une jeunesse inculte, en manque de révolte et d’esprit critique. Un vent d’air si frais et si dense ne manquera pas de se répandre dans des têtes si vides et d’y semer d’abord le doute puis la réflexion et enfin la rage. Bientôt toute une génération chantera Zab. Le troisième millénaire sera Zab ou ne sera pas.

Comment diantre ce groupe parviendra t’il à une telle notoriété, lui qui est si peu connu en dessous de la Loire ? Le processus en est fort simple, et nous l'allons montrer.
Un jour, un groupe hyper connu (dont nous qualifierons les membres de « vedettes »), chantant de préférence en anglais pour plaire aux média français qui aimeraient tant dénicher une gloire internationale, reprendra un morceau des Zab. Cela pourra être "Chantal", "Champion du monde", "Seul dans la ville"... Alors les Inrock découvriront ces nantais "engagés". Ils voudront savoir si les vedettes chantent du Zab pour marquer leur engagement politique. Les vedettes répondront que oui-dans-un-sens, que c'est le manque-d'engagement-dans-la-société qui fait qu'on a ce qu'on a. Entre deux orgasmes devant tant de hardiesse révolutionnaire, le journaliste des Inrock voudra savoir si l'aspect poétique de la reprise les avait ému. Oui bien sûr, dans notre société, s'il-y-avait-plus-de-poésie-on-en-serait-pas-là, faites gaffe vous êtes tout taché. Merci.
Par la force des choses, les cerveaux musicalement atrophiés, mais robustes en philosophie gauchiste des manitous Inrock liront le texte de la reprise et voudront, inévitablement, en savoir plus. Suivra un numéro spécial sur "Zabriskie Point, le groupe qu'on est passé à côté".
Logiquement, suivra Libération (puis Télérama), qui, fidèle à la tradition, fera semblant de les avoir toujours connus, et en tartinera deux pages kitsch avant la rubrique gros cons aficionados.
En deux temps trois mouvements, voilà les Zab aussi connus que Telephone. Et une fois les textes Zab portés à la connaissance du grand public, donc du public "lettré" qui ne porte sur l'univers punk habituellement aucun regard puisqu'il n'en a jamais entendu parler, il devient alors impossible d’imaginer un autre destin qu'une sanctification scolaire.
D'autant plus qu'au passage, on n'aura pas manqué de noter leur côté "sulfureux", polémique de leur histoire: les Zab accusés d'être des "sales communistes" par des sales cons.
Les Zab, des communistes ? Oui. Autant que Ken Loach ou Guédiguian (ou Prévert!). Il est évident qu'un Mccarthy hexagonal n'aurait pas hésité à les pendre. Mais cela aurait été plus pour lucidité et utopie que pour prosélytisme politique. Alors pourquoi la polémique? Parce que le milieu marche essentiellement au cerveau reptilien, et se complait dans les révoltes inutiles et les vociférations superficielles. On gueule beaucoup contre des choses qu'au fond, on ne comprend pas. Certes, il est  absurde de remettre en cause les bienfaits d'une bonne catharsis pogotante, mais c'est tellement meilleur quand c'est intelligemment fait et dit. Les Zab, eux, comprennent. Ils ont un regard lucide et perçant sur tout; le capitalisme, la télévision, l'évolution des idées, les perversions de la société, de sa citoyenneté. Tout. Mais au lieu de faire de beaux discours, ils font du punk. Et ça cogne fort, car ça sonne juste. Rajoutez une dose de cynisme, de mauvais esprit et vous obtenez un cocktail jubilatoire extrêmement roboratif.

Allons, les Zab, des communistes? Non, tu délires!! ils mettent du "je" partout. C'est des individualistes égocentriques et prétentieux, voire carrément parano.
Tout d'abord, ils ne disent pas tout le temps "je". Dès fois, ils disent "tu". Et, calmons-nous, l'expression pronominale n'est qu'une façon d'écrire. De plus, qu'est-ce qui est le plus prétentieux; parler de soi ou parler pour les autres? Le procédé, au contraire, est ingénieux (peut-être involontairement), il nous met directement en situation "je", "tu", c'est moi, c'est toi, et cela permet de décrypter des situations individuelles grâce à cette délicieuse clairvoyance philosophico-ideéo-etc.. Cette fille, je ne peux pas l'atteindre, c'est "une fille de bourgeois" et les "incompatibilités sociales" m'en empêchent. Lui, il va passer une vie de merde, "sans pogo", car il n'a pas "de destin, juste un parcours" déjà écrit. Et cet "intellectuel de gauche" (succulente diatribe empathique à chanter avec un rictus condescendant), il a lu "tout Sartre et tout Godard" (sic), tout ça pour être "contre les flics et contre la police/ Pour la liberté et la justice", un régal de piques méprisantes contre ces biques méprisables. Avouons-le, les Zab disent ce que l'on a toujours rêvé de dire, et que souvent on n’arrive pas à exprimer. Les Zab, c’est nous.

Peut-être un jour verra t’on Luchini monologuant du Zab devant un public somnolent.
Mais avant que cette vision apocalyptique ne devienne réalité, écoutons réécoutons, délectons-nous.
Délectons-nous des Zab en entier. Car les Zab sans la musique Zab ce n'est pas du Zab. Mais d'où vient-elle cette musique? Je pense que c'est à la racine du punk, chez les Sex Pistols qu'il faut la trouver. Chez les Zab, pas de soli, inutile de s'appeler Satriani pour faire des reprises. Les Zab ont compris qu'une musique de chansons n'est pas forcément un festival de notes. Les Zab font de la musique pour faire vivre les textes, comme Hermann pour les films d'Hitchcock ou Leone pour Morricone. Une chanson des Zab sans la musique, c'est la scène de la douche sans la bande sonore stridente. C'est la lanterne qui va du Cheyenne à Bronson sans la mélodie à l'harmonica. C'en est presque insipide.
La musique des Zab, c'est le bruit de fond sans lequel plus rien n'existe. Attention, bruit ne signifie pas boucan; il doit être maîtrisé, réfléchi, pensé. N'ayons pas peur de l'antinomie; c'est du Sex Pistols intelligent. Si je n'avais pas peur du malentendu, je dirais qu'elle est "atmosphérique"; à tour de rôle rageuse, oppressante, légère. Une musique à l'image des textes !

Dernier coup d'éclat, donc. Sous forme d'éclatement. Leur oeuvre ultime est certainement la plus subtile. En deux actes remplis d'astuces, de clins d'oeil, de premier et deuxième degré, parfois l'un masquant l'autre, les Zab abrègent leur carrière keuponne, avec heureusement, toujours présente, cette lucidité, et cet appétit de dialectique qui émerge de-ci de-là.
Pirouette finale, c'est une dimension graphique qui viendra clore la séance. Premier acte ("I would prefer not to"), nous sommes accueillis par un bonhomme au regard vide, vaguement mélancolique, qui rappelle irrésistiblement le petit Prince. Au fur et à mesure que l'album avance (que nous tournons les pages du livret) nous nous rapprochons du petit Prince. Il attend Paul.
Au loin, un avion.
Deuxième acte. Nous arrivons trop tard, l'avion s'éloigne. Paul a t’il embarqué le petit Prince? Lui a t'il dessiné un mouton? Nous ne le saurons probablement jamais puisque Zabriskie Point cesse toute activité productive. Mais ils laissent un patrimoine punk impressionnant, ainsi que de nombreuses voies à explorer. Et à n'en pas douter, ils feront beaucoup d'émules.
Les Zab sont morts, nous les reconstruirons.

AbFab